Association Guy Lévis Mano

L’Association Guy Lévis Mano a pour projet de faire connaître l’œuvre de Guy Lévis Mano comme éditeur de poésie, traducteur, poète et typographe, d’annoncer et soutenir les actions en cours, de répondre aux demandes d’information.

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GLM par Yves Prié

Alors que la poésie se tourne vers d’autres supports que le livre pour son expression et sa diffusion, que l’époque met en lumière les performances et autres poésies sonores plutôt que le rapport silencieux au texte par le biais du livre, il peut sembler paradoxal de parler de Guy Lévis Mano. Lui aussi a connu les aventures d’avant-garde, les remises en cause des formes traditionnelles et pour autant ce qu’il nous reste aujourd’hui est le visage d’un homme et d’une expérience qui s’imposent par leur discrétion et leur rigueur. Tendance certainement naturelle de GLM, mais combien renforcée par l’histoire vécue, par l’irruption de l’Histoire dans sa vie. Connu pour avoir été l’éditeur des surréalistes, on aurait tendance à oublier que GLM fut aussi dès le début l’éditeur de poètes inconnus, l’un des découvreurs en France de Mandelstamm, de Tsvétaïeva, de García Lorca, etc.

Cette part de l’édition s’est construite sans les lumières de la critique, sans les projecteurs de l’histoire littéraire. Elle est la part silencieuse d’un homme qui fut avant tout lecteur, qui ne concevait le partage des poètes que dans les remous de la vie, qui, l’atelier fermé, le soir, s’échappait pour partager l’atmosphère des combats de boxe.

Le silence de GLM, ce sont les heures d’atelier où, seul, un homme s’empare de la voix d’un autre pour la traduire en pages d’une évidente lisibilité, ce sont les essais, les minutes parfois contrariées par l’urgence du livre à finir, les doutes sur les choix dans la mise en pages, la relecture qui met à l’épreuve le texte plus que toute autre lecture sous la lampe. GLM a senti le texte dans sa matérialité typographique, il a recherché la meilleure place pour le mot dans la page, le caractère le mieux adapté à la voix de l’auteur. Au fil du temps, il a épuré son style typographique pour approcher cette extrême simplicité où seuls le dessin d’un caractère et le blanc de la page dialoguent dans le seul but d’offrir à l’œil un confort de lecture où sans artifice l’esprit peut échanger avec la voix de l’auteur. Je me rappelle de sa réticence à accepter de me vendre à la fin de sa vie L’Homme des départs immobiles parce que justement l’artifice typographique ne lui semblait plus de mise. « Vous voulez voir ce qu’est une mise en pages ? » me disait-il alors, et il me conduisit à l’atelier où sur le marbre étaient les épreuves d’un texte de René Char : un pavé parfaitement équilibré dans l’espace de la page blanche. « Voilà ce qu’est une mise en pages. Vous verrez, vous y viendrez ! »

Au silence, au recueillement du travail solitaire dans l’atelier répondaient le silence de l’éditeur, de l’ouvrier des mots qui ne se mettaient jamais devant l’auteur, le silence du poète qui poursuivait une œuvre sensible et proche d’une humanité qui pour lui était le fondement même de l’écriture poétique. La rupture imposée par la captivité, l’éloignement de ses quartiers l’ont conduit à son retour à privilégier cette démarche.

De cette aventure, il nous reste l’image d’un homme qui doute, espère et partage - l’un des numéros du Temps de la poésie a pour titre « Poésie partagée ». Loin de tous les formalismes, de tous les bouleversements qui se préparent dans les métiers de l’édition, il poursuit et approfondit une logique qui était déjà en lui : celle de la recherche d’une adéquation entre la vie quotidienne et le chant d’un auteur. Rigueur typographique, écoute de l’œuvre vont de pair avec un choix de vie qui privilégie le contact amical et le labeur des jours. Y a-t-il eu d’autres contrats chez GLM que celui du partage amical au service d’une œuvre éditoriale et poétique qui s’imposent encore à nous aujourd’hui comme modèles. Qu’il nous pardonne ce mot qu’il aurait sans doute récusé. L’un de ses derniers textes, « La souveraine réussite », est là pour en témoigner. S’il a porté l’exigence du travail au plus haut point, c’est avec une totale modestie qu’il accepte les éloges, car « il savait qu’il ne savait pas vivre ».

Yves Prié [1], directeur des Éditions Folle Avoine, mai 2006


Couverture de L’Homme des départs immobiles de Guy Lévis Mano, 1934.


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[1Éditeur, imprimeur et poète Yves Prié est le fondateur et le directeur des Éditions Folle Avoine. Actives depuis le milieu des années 1980, installées près de Rennes, elles sont distribuées par les Belles Lettres.